« Faire naître » de Clélia Gasquet-Blanchard : comment le démantèlement de l’hôpital public fragilise la naissance

Le 31 octobre 2025, la Maternité des Lilas, établissement emblématique de Seine-Saint-Denis et pionnier d’un accouchement plus respectueux des femmes, a définitivement fermé ses portes après des années d’incertitudes et de luttes. Une disparition qui symbolise la crise plus large que traversent aujourd’hui les maternités françaises.

Géographe, maîtresse de conférences HDR à l’École des hautes études en santé publique et chercheuse au laboratoire ESO (CNRS – Université Rennes 2), Clélia Gasquet-Blanchard travaille depuis plusieurs années sur les lieux et les conditions de la naissance en France. Depuis 2019, elle coordonne également le réseau de santé SOLIPAM, qui accompagne en Île-de-France des femmes enceintes en situation de grande précarité.

Dans Faire naître. Ce que le capitalisme fait à la maternité (Éditions La Fabrique, 2026), elle analyse la manière dont la transformation néolibérale de l’hôpital et du soin isole progressivement les mères, fragilise le travail des soignantes et creuse les inégalités territoriales face à la naissance. Son livre s’appuie sur des enquêtes et des observations menées dans plusieurs maternités françaises, sur des échanges approfondis avec des équipes soignantes et des femmes ayant récemment accouché, ainsi que sur son travail de terrain auprès de femmes confrontées à de fortes vulnérabilités sociales.

Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 11 février 2026, elle revient sur les effets concrets de ce démantèlement du soin et sur la manière dont la naissance est devenue un révélateur aigu des fractures sociales et territoriales contemporaines.

Clélia Gasquet-Blanchard, géographe et maîtresse de conférences HDR à l’EHESP : « La naissance devient alors une affaire privée, portée par les parents seuls et, dans les faits, surtout par les femmes. » (Anthony Francin)

 

La maternité est à la fois une expérience intime et une institution. Pourquoi est-il important de penser ensemble ces deux dimensions ?

La maternité renvoie d’abord à une condition vécue par les femmes qui deviennent mères : la grossesse, l’accouchement, la rencontre avec l’enfant, qui reste une expérience profondément intime et singulière.

Mais c’est aussi une institution qui s’est construite historiquement lorsque l’État et le pouvoir médical se sont saisis des naissances, notamment pour réduire la mortalité maternelle et infantile, à partir du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle.

Tenir ensemble ces deux dimensions permet de repolitiser une expérience que l’on présente souvent comme individuelle alors qu’elle est profondément collective. On parle volontiers de maternité à partir d’expériences personnelles, mais la question est de savoir comment les inscrire dans un cadre collectif et institutionnel qui ne soit pas maltraitant, et qui ne soit pas uniquement guidé par des logiques néolibérales.

Il s’agit donc de penser à la fois ce qui relève de l’intime, de la singularité de chaque femme et de chaque rencontre mère-enfant, et la manière dont cela s’inscrit dans la société que nous voulons construire en commun.

Et cette réflexion vient aussi de mon travail de géographe. Je travaille sur les lieux, et les maternités sont des espaces très révélateurs : on y voit comment une institution devient politique, comment s’y déploient des rapports de domination, des hiérarchies professionnelles, mais aussi les conditions concrètes dans lesquelles les soignants accompagnent les femmes. Observer ces lieux permet de comprendre comment cette institution fonctionne réellement.

 
 

La transformation de la maternité en affaire privée accompagne une reconfiguration plus large du soin. En quoi cette privatisation a-t-elle facilité le démantèlement du service public de la naissance ?

Après la Seconde Guerre mondiale, les femmes acceptent progressivement l’idée qu’accoucher à la maternité comporte moins de risques : jusque-là, la majorité des naissances avaient lieu à domicile. C’est à cette période que s’opère ce que les historiennes de la naissance ont appelé le « grand déménagement », c’est-à-dire le passage massif des accouchements du domicile vers l’hôpital. L’hôpital devient alors un lieu présenté comme plus sûr, dans un contexte marqué par la révolution hygiéniste et par le développement de techniques médicales destinées à réduire la mortalité maternelle et infantile. Cette médicalisation s’est aussi construite sur une longue histoire de protocoles élaborés parfois au prix de pratiques violentes sur le corps des femmes.

Mais, à partir des années 1980, sous couvert de « sécurisation des naissances », on ferme progressivement des maternités et, dans le même temps, la durée de séjour s’effondre : en 1975, les femmes restaient environ sept à huit jours ; en 2003, on passe à cinq jours ; en 2020, à 4,5 jours ; et aujourd’hui certaines sorties sont proposées au bout de deux jours et demi. En un demi-siècle, la durée du séjour a ainsi été divisée par quatre.

Or ce temps permettait un véritable accompagnement : la rencontre avec l’enfant, l’apprentissage des premiers gestes, l’allaitement, la récupération physique, mais aussi un soutien psychique dans un moment de grande vulnérabilité. En réduisant ce temps, on empêche les soignants d’accomplir correctement leur travail et l’on laisse les femmes regagner leur domicile dans un isolement croissant.

La maternité faisait partie d’un service public de proximité qui participait d’un care collectif. Or la logique néolibérale transforme ces lieux en structures technicisées et rentabilisées : on ferme les petites unités au nom de l’efficacité, on centralise et l’on renvoie progressivement la responsabilité du soin vers les individus et les familles.

Cette centralisation repose pourtant sur un paradoxe : environ 80 % des grossesses se déroulent sans complication majeure et pourraient relever de maternités de proximité, dites de type I, alors que l’on concentre de plus en plus les naissances dans de grands établissements techniques, de type III, destinés aux grossesses à haut risque. La logique de sécurité aboutit ainsi à éloigner de nombreuses femmes de leur lieu de vie sans que cela corresponde toujours à un besoin médical.

“Autrement dit, la disparition progressive des dispositifs collectifs d’accompagnement rend moins visible le démantèlement du service public : ce qui relevait autrefois d’une solidarité institutionnelle se retrouve absorbé par la sphère domestique, laissant les parents, et surtout les femmes, assumer seuls une part croissante du soin.” — Clélia Gasquet-Blanchard

Pour les soignants, quelles sont les conséquences concrètes de cette transformation des maternités ?

Les professionnels de périnatalité vivent aujourd’hui une grande souffrance au travail, parce qu'ils ont le sentiment de ne plus pouvoir exercer correctement leur métier. Le temps manque, les équipes sont en sous-effectif chronique, et beaucoup ont l’impression de mal faire ce pour quoi ils se sont engagés : accompagner les femmes dans un moment essentiel de leur vie.

Les maternités fonctionnent fréquemment en « mode dégradé », avec des fermetures temporaires de lits, des transferts de patientes d’un établissement à l’autre faute de place, et une organisation reposant en permanence sur des ajustements d’urgence. Cette tension permanente use profondément les équipes, et les situations d’épuisement professionnel se multiplient. Ils se retrouvent pris dans un système qui fragilise les conditions mêmes du soin.

Quand la naissance devient un espace de performance

La périnatalité est devenue un laboratoire du néolibéralisme, non seulement sur le corps, mais aussi sur la psyché. Comment ce basculement s’opère-t-il concrètement ?

Ce qui se joue, c’est un empêchement de la rencontre entre une femme et son enfant. Le temps et la disponibilité nécessaires à cette rencontre entrent de plus en plus en contradiction avec des logiques d’efficacité, de performance et de rentabilité qui s’imposent désormais jusque dans les moments les plus intimes de la vie.

Dans ce cadre, faire un enfant s’accompagne désormais d’une injonction à réussir et performer une maternité heureuse. Or les mouvements féministes ont rappelé que la maternité n’est pas uniquement heureuse, et la publicisation des violences gynécologiques et obstétricales et de la dépression maternelle ont rendu cette réalité visible.

Mais il y a un point plus dérangeant encore : même lorsque tout se passe bien, la grossesse et l’accouchement comportent quelque chose d’intrinsèquement violent : être touchée, être habitée par un autre corps, puis devoir expulser cet enfant. Malgré cela, on voit apparaître des dispositifs cherchant à vendre une forme de douceur standardisée, jusqu’à parler de « césarienne naturelle », comme si l’on pouvait neutraliser cette violence.

Cette réalité corporelle et psychique est alors rabattue par cette injonction à performer : un retour rapide au travail, une sexualité, une vie sociale, continuer à être disponible partout tout en assumant pleinement la maternité. C’est une figure d’homo œconomicus appliquée à l’existence : il faudrait être productive et efficiente en permanence. Or c’est foncièrement impossible, et c’est ainsi que beaucoup de femmes se retrouvent constamment mises en échec.

Cette exigence d’efficacité permanente entre en contradiction avec ce que suppose réellement la naissance : une expérience faite d’imprévu, de vulnérabilité et de lenteur, qui devrait pouvoir être soutenue collectivement. Or, ce sont précisément ces dimensions que les logiques néolibérales rendent de plus en plus difficiles à vivre et à reconnaître socialement.

Dans le contexte actuel, marqué par les discours sur le « réarmement démographique » [1], le débat public passe-t-il à côté des réalités vécues par les femmes et les familles ?

Complètement. Ce discours présente la baisse des naissances comme un enjeu national, presque stratégique, sans jamais regarder les conditions concrètes dans lesquelles les femmes vivent leur maternité.

Ces injonctions à un « réarmement démographique » ne prennent pas en compte les inégalités sociales et spatiales de santé. On investit massivement dans la recherche sur l’infertilité, ce qui est évidemment important pour les couples concernés, mais l’on parle très peu des femmes enceintes en grande précarité, de celles qui dorment parfois à la rue, des difficultés d’accès au logement, du manque de solutions de garde ou encore de la charge mentale et domestique qui continue de peser majoritairement sur les femmes, une réalité que j’observe quotidiennement dans le cadre du réseau SOLIPAM, qui accompagne en Île-de-France des femmes enceintes sans solution de logement stable ou en grande vulnérabilité sociale. On évoque des dispositifs de congés ou de soutien à la parentalité, mais beaucoup restent inaccessibles aux classes populaires. Un congé indemnisé à 75 % du salaire peut fonctionner pour certaines catégories sociales, mais il devient impraticable pour une caissière, une aide-soignante en horaires décalés, pour qui cette perte de revenus rend la mesure inapplicable.

On voit aussi apparaître régulièrement de nouveaux dispositifs censés soutenir la parentalité, comme ceux issus du rapport sur « Les 1000 premiers jours de l’enfant », alors même que des structures publiques déjà existantes, comme la Protection maternelle et infantile (PMI), manquent cruellement de moyens. Plutôt que de renforcer ces services de proximité, on multiplie les programmes ponctuels, ce qui contribue à transférer la responsabilité de l’accompagnement vers les parents eux-mêmes.

Cette logique dépasse d’ailleurs la naissance : elle s’observe aussi dans la petite enfance, avec la financiarisation croissante du secteur des crèches, où des scandales récents ont montré que la recherche de rentabilité pouvait se faire au détriment des conditions d’accueil des enfants comme de travail des professionnelles. Là encore, le care est confié à des structures soumises à des impératifs économiques plutôt qu’à un véritable service public.

On demande ainsi aux femmes de faire des enfants tout en laissant intactes les conditions qui rendent cette décision extrêmement coûteuse socialement et économiquement. La responsabilité de la natalité se trouve déplacée vers les individus et, dans les faits, vers les femmes, plutôt que d’interroger collectivement les politiques publiques nécessaires pour rendre la maternité vivable.

Faire naître. Ce que le capitalisme fait à la maternité

Dans Faire naître. Ce que le capitalisme fait à la maternité (Éditions La Fabrique, 2026), Clélia Gasquet-Blanchard analyse comment la transformation néolibérale de l’hôpital et du soin fragilise les maternités, isole les mères et creuse les inégalités sociales et territoriales face à la naissance.

En tant que géographe, vous insistez sur la dimension spatiale des inégalités de santé. Les territoires jouent-ils un rôle décisif dans l’expérience de la grossesse et de la naissance ?

Oui, et cela se voit très concrètement : la mortalité infantile varie fortement selon les territoires. À titre d’exemple, elle est de 2,9 ‰ dans les Hauts-de-Seine, de 6 ‰ en Seine-Saint-Denis, pour une moyenne nationale autour de 4,1 ‰ ; et les écarts sont encore plus marqués en outre-mer, avec 11 ‰ en Guyane et 9 ‰ à Mayotte. Autrement dit, toutes les naissances ne se déroulent pas dans les mêmes conditions de sécurité et de suivi selon le territoire où l’on vit.

Ces différences renvoient à des réalités très concrètes : l’accès à une maternité, à un suivi de grossesse, à des professionnels disponibles. Or la fermeture progressive des maternités et la centralisation des naissances ont allongé les distances entre le lieu de vie et le lieu d’accouchement ; une part non négligeable des femmes accouche désormais loin de chez elle, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres.

Et il faut ajouter que les « déserts médicaux » ne concernent pas seulement les zones rurales : ils sont aussi urbains. La Seine-Saint-Denis, par exemple, cumule difficultés d’accès aux soins et précarité sociale forte, ce qui concentre les vulnérabilités au moment de la grossesse et de la naissance.

Repolitiser la naissance

Vous décrivez aussi l’émergence d’un système de santé périnatale à deux vitesses. Comment en est-on arrivé à cette situation ?

Ce que certains économistes de la santé appellent le « capitalisme sanitaire » permet de comprendre ce qui est en train de se jouer. Cette notion, notamment développée par les économistes Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva [2] dans leur article « L’État et la santé. Une économie politique du capitalisme sanitaire » (2022), montre comment la santé, historiquement pensée comme une mission de service public, devient progressivement un secteur où se déploient des logiques de concurrence et de rentabilité.

Dans ce contexte, le service public continue de prendre en charge les populations les plus précaires et les situations médicales complexes, tandis que les établissements privés, pour rester rentables, sélectionnent davantage les patientes les moins à risque et les plus solvables.

Les femmes disposant de moins de ressources accouchent donc majoritairement dans des maternités publiques déjà fragilisées, tandis que les femmes plus favorisées peuvent parfois accéder à des structures privées plus confortables.

Dans les territoires où la concurrence entre établissements est forte, toutes les femmes ne peuvent plus choisir librement leur lieu d’accouchement : cette possibilité dépend de plus en plus de la position sociale et économique. Pour les femmes les plus précaires, l’accès aux soins demeure, mais dans des conditions moins favorables, conduisant parfois à des prises en charge moins satisfaisantes que ce qui serait possible avec des services disposant de moyens suffisants.

Que faudrait-il repenser en priorité pour que la naissance cesse d’être une épreuve solitaire ?

D’abord cesser de considérer la naissance comme une affaire strictement privée. C’est un enjeu collectif qui concerne la société tout entière.

Cela suppose de redonner des moyens et du temps aux soignants, de maintenir des maternités de proximité et, surtout, de soutenir réellement les parents après la naissance. Élever un enfant ne relève pas seulement de la sphère familiale : c’est un travail socialement utile qui ne peut pas reposer presque exclusivement sur les femmes.

Tant que ces questions ne seront pas pensées collectivement, on continuera à faire porter aux mères une responsabilité qui devrait être partagée par l’ensemble de la société.

  • [1] L’expression « réarmement démographique » a été employée par le président de la République française, Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse le 16 janvier 2024 pour évoquer un ensemble de mesures visant à relancer la natalité en France, notamment à travers un plan de lutte contre l’infertilité et une réforme du congé parental.

    Le choix de cette formule, empruntant au vocabulaire militaire, a suscité de nombreuses critiques dans le débat public et parmi certaines élues et associations féministes

    [2] Batifoulier P., Da Silva N., 2022, « L’État et la santé. Une économie politique du capitalisme sanitaire », Économie et institutions, 30-1.
    Voir également : Da Silva N., La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, La Fabrique, 2023.

 
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