Iran : pourquoi le mouvement « Femme, Vie, Liberté » constitue une rupture historique

Depuis plus de quarante ans, la République islamique fait face à des mouvements de contestation successifs. Pourtant, le soulèvement déclenché après la mort de Jîna Mahsa Amini, en septembre 2022, marque un tournant inédit.

Géopolitologue, spécialiste des rapports de force et des violences au Moyen-Orient, chercheuse associée à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), membre du bureau de l'iReMMO et chargée d'enseignement à l'Institut Catholique de Paris, Carole André-Dessornes décrypte les continuités et les ruptures des mobilisations iraniennes, analyse la place des femmes dans la contestation et éclaire les fragilités politiques et géopolitiques du régime

Écrivaine et sociologue en exil à Paris depuis 1982, Chahla Chafiq éclaire la force poétique et politique des voix insurgées de la jeunesse iranienne (Isabelle Marchand)

 

Depuis 1979, l’Iran a connu plusieurs cycles de contestation : 1999, 2009, 2017, 2019 et, bien sûr, 2022, après la mort de Mahsa Jîna Amini. Quelles continuités et quelles ruptures observez-vous dans ces mobilisations successives ?

Depuis 1979, on ne peut plus vraiment parler de révolution en Iran, mais plutôt de mouvements de révoltes, de soulèvements. La chute du Shah et l’avènement de la République islamique furent une véritable rupture historique. Tout ce qui a suivi relève davantage de mobilisations, parfois massives, mais qui n’ont jamais réussi à faire vaciller le régime.

En 1999, la fermeture du quotidien réformiste Salam a mis le feu aux poudres. Les étudiants de Téhéran sont descendus dans la rue, et la répression, notamment dans les dortoirs universitaires, a été d’une brutalité extrême, faisant de nombreuses victimes et des disparus.

Dix ans plus tard, en 2009, le « Mouvement vert » s’est cristallisé autour de l’espoir d’un changement de président. Pour la première fois, les réseaux sociaux, comme Facebook, ont amplifié la contestation ; cela a été la première révolte 2.0. Le visage de Neda Agha-Soltan [1], une jeune Iranienne mortellement touchée par balle à proximité d’une manifestation et dont l’agonie fut filmée, est devenu l’un des symboles internationaux du Mouvement vert. La communauté internationale, Barack Obama compris, fut néanmoins critiquée pour la prudence de sa réaction.

En 2017, les « Filles de la rue de la Révolution », à l’image de Vida Movahed [2], ont brandi leur voile au bout d’un bâton. Une trentaine d’entre elles furent arrêtées, mais leur geste de défiance a marqué un tournant symbolique.

En 2019, la hausse brutale du prix de l’essence a déclenché une révolte d’ampleur inédite : plus de 500 morts, 7 000 disparus, l’internet coupé dans tout le pays. Deux ans plus tard, en 2021, les pénuries d’eau au Khouzistan et à Ispahan ont rallumé la colère. Et en août 2025, même la base électorale du régime s’est soulevée pour dénoncer la corruption et l’incurie du pouvoir.

Mais l’année 2022 reste le véritable point de bascule. Le 16 septembre, la mort de Mahsa Jîna Amini n’a pas seulement provoqué une vague d’indignation : elle a transformé cette indignation en une révolte nationale. Pour la première fois, ce sont les femmes qui ont pris la tête du mouvement, mais très vite elles ont été soutenues par les hommes. Elles n’étaient plus seulement présentes dans la contestation : elles en sont devenues le cœur battant.

 
 
Carte administative de l'Iran

Carte administrative de l’Iran (Encyclopædia Universalis France)

Après le 16 septembre 2022, la rue iranienne s’est embrasée sous le slogan « Femme, Vie, Liberté ». Quelle a été la spécificité de ce mouvement par rapport aux mobilisations précédentes ?

Ce slogan dit tout : « Femme, Vie, Liberté ». Il ne s’agissait pas d’un mot d’ordre périphérique mais bien du cœur de la révolte. Les femmes ont placé leur condition, leur dignité et leur liberté au centre de la vie politique. En retirant leur voile, en le brûlant, elles s’en sont prises à l’un des piliers symboliques de la République islamique.

Ce qui, en 2017, restait encore des gestes isolés — pensons à Vida Movahed ou aux « filles de la rue de la Révolution » — est devenu en 2022 une action collective, portée par des lycéennes, des étudiantes, des mères. Le geste de dévoilement, qui avait autrefois valeur de provocation individuelle, a pris une dimension politique de masse.

Le mouvement a ainsi été contagieux : il a gagné les étudiants, les ouvriers, les enseignants, et s’est propagé jusque dans la diaspora. Pour la première fois, un soulèvement né de l’oppression des femmes a embrasé l’ensemble de la société iranienne. Et c’est bien cela qui en fait une rupture par rapport aux mobilisations précédentes. Là où les autres révoltes, en 1999, 2009, 2017 ou 2019, étaient portées par des catégories sociales spécifiques, en 2022 la révolte a surgi du corps même des femmes et s’est universalisée. La question du hijab obligatoire a été largement dépassée ; c’est bien tout un système répressif, corrompu qui a suscité la colère.

Vous évoquez l’idée que la jeunesse iranienne aurait ouvert la voie à ses aînés, comme si elle leur avait rendu possible l’entrée en résistance. Comment interprétez-vous cette transmission inversée entre générations ?

Les générations des années 1980, celles qui avaient vécu la répression sanglante qui a suivi la révolution de 1979, ont grandi dans la peur. Leur mémoire collective était marquée par la violence du régime, ce qui freinait leur volonté de descendre dans la rue. La génération des années 1990 et début 2000 est celle de l’Underground.

Mais la jeunesse née avec internet et les réseaux sociaux a brisé ce cycle. Ces jeunes ont osé défier le régime, parfois à visage découvert, parfois en chantant Baraye dans les rues — cet hymne devenu l’emblème de la révolte après la mort de Mahsa Jîna Amini. Leur courage a bouleversé les équilibres familiaux et sociaux.

Des mères ont suivi leurs filles, des pères leurs fils. En montrant que le pouvoir pouvait être défié, les jeunes ont ouvert la voie à leurs aînés. On a assisté à une sorte de transmission inversée : ce n’est plus le passé qui donne sa mémoire au futur, mais bien le futur qui libère le présent.

Le régime iranien repose sur un patriarcat institutionnalisé. Comment cela se traduit-il concrètement dans la vie quotidienne des femmes ?

La République islamique a inscrit l’infériorité des femmes à la fois dans ses lois et dans l’espace public. Depuis l’instauration du voile obligatoire et la création de la police des mœurs, chaque Iranienne sait qu’elle peut être rappelée à l’ordre, humiliée, battue, voire tuée pour un « manquement ». C’est un patriarcat performé dans la rue autant qu’écrit dans le Code pénal.

Mais cette violence systémique suscite des résistances multiples. Se maquiller de façon ostensible, rire à haute voix, draguer en voiture, organiser des fêtes privées, ou refuser le voile dans un taxi collectif : autant de gestes apparemment anodins qui deviennent des actes politiques. Même la consommation de drogue, qui touche une partie de la jeunesse, peut être lue comme une échappatoire à l’oppression.

Ces micro-résistances sont paradoxales : elles s’inscrivent dans l’entre-deux entre soumission et transgression, mais constituent une lutte quotidienne, silencieuse et obstinée.

Le corps des femmes est-il devenu le dernier pilier de légitimité du régime ?

Oui. Depuis 1979, le régime s’est bâti sur la promesse d’un ordre islamique moral, dont le voile est l’emblème. Si ce symbole venait à tomber, c’est toute l’architecture idéologique qui vacillerait. C’est pourquoi les autorités s’y accrochent avec une telle brutalité.

La violence s’exprime aussi dans les chiffres : 834 exécutions en 2023, 975 en 2024 dont 31 femmes, et déjà 841 pour le seul mois d’août 2025. La plupart touchent des minorités kurdes, arabes ou baloutches, systématiquement ciblées. Cette répression de masse est à la fois un instrument de survie pour le régime, et le signe manifeste de sa fragilité.

Quels rôles jouent respectivement les réseaux sociaux et la diaspora dans cette dynamique de contestation ?

Ils diffusent en temps réel la révolte. Une vidéo d’une femme ôtant son voile circule à Paris, Berlin ou Los Angeles en quelques minutes. Le chant Baraye, composé à partir de tweets de manifestants, est devenu un hymne mondial. On peut également citer Parastoo Ahmadi qui osa défier le régime en enregistrant un concert avec son groupe et chanter sans hijab.

La diaspora joue un rôle essentiel. Elle manifeste, interpelle les gouvernements, traduit les slogans. Elle diffuse aussi des œuvres : le cinéma, les dessinateurs politiques comme Mana Neyestani [3] ou Anouch Ramazani, les artistes exilés. L’art devient une archive de la révolte. La culture, en Iran comme à l’étranger, est une arme politique.

Sur le plan géopolitique, qu’est-ce qui fragilise aujourd’hui le régime iranien ?

Les sanctions internationales étouffent l’économie et nourrissent un profond mécontentement social. L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015 avait ouvert une fenêtre d’espoir, mais le retrait brutal de Donald Trump en 2018 l’a refermée, laissant le champ libre aux Gardiens de la révolution pour renforcer encore leur emprise économique. Ces derniers contrôlent également le marché noir.

À cela s’ajoutent les crises régionales : la guerre en Syrie a coûté extrêmement cher à l’Iran, le Hezbollah s’est considérablement affaibli, et la guerre des douze jours en juin 2025 a illustré la fragilité croissante du régime. Enfin, à l’intérieur même du régime, une crise de succession se profile : l’ayatollah Khamenei ne parvient pas à imposer un successeur, et les Pasdarans prennent de plus en plus de poids comme acteurs politiques à part entière. Tout cela contribue à fragiliser un système déjà ébranlé.

Vous parlez souvent des figures féminines emblématiques, comme Shirin Ebadi ou Narges Mohammadi. Quelle est leur place aujourd’hui dans l’imaginaire collectif iranien ?

Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix en 2003, vit aujourd’hui en exil à Londres. Elle représente cette voix qui s’élève depuis l’extérieur, à distance du régime mais au plus près des luttes démocratiques. Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix en 2023, a fait un choix radicalement différent : elle a refusé l’exil, elle a « accepté » la prison, quitte à être séparée de ses enfants. Deux trajectoires distinctes, mais profondément complémentaires : l’une témoigne au-delà des frontières, l’autre incarne le sacrifice intérieur, celui de rester debout dans l’œil du cyclone. Nargès Mohammadi parle plus à la jeune génération. 

Ces figures nourrissent l’imaginaire collectif en Iran, en particulier celui des femmes. Elles montrent que la résistance prend des visages multiples, qu’elle peut se dire dans les salles de conférences internationales comme derrière les barreaux d’une cellule. Toutes deux rappellent que le courage n’est pas uniforme mais pluriel - et que chaque voix, qu’elle soit exilée ou captive, contribue à une mémoire commune de la lutte.

Depuis 1979, l’Iran a connu une succession de mobilisations réprimées, mais aussi une internationalisation croissante de ses figures dissidentes. Le prix Nobel, attribué à Shirin Ebadi puis à Narges Mohammadi, a joué un rôle clé : il a projeté, à vingt ans d’intervalle, leurs visages dans le monde entier et donné une visibilité mondiale aux combats iraniens pour la liberté. Leur reconnaissance internationale agit comme un miroir : elle renforce l’imaginaire de la contestation en Iran tout en rappelant à la communauté mondiale sa responsabilité face à la répression.

Pour conclure, à quoi ressemblerait une victoire du mouvement « Femme, Vie, Liberté » ? 

Ce ne sera pas forcément une révolution spectaculaire, mais une conquête progressive. Que les femmes puissent choisir de porter ou non le voile, que les prisons se vident, que les mères puissent élever leurs enfants sans peur. Déjà, le refus pour de nombreux couples de se marier  autour du 16 septembre, les musiques mélancoliques dans le métro de Téhéran, le non-port croissant du voile dans les grandes villes sont des victoires symboliques.

“Le mouvement a déjà gagné une bataille : celle de l’imaginaire. Les femmes iraniennes n’ont plus peur. Elles donnent le tempo d’une résistance qui, tôt ou tard, débordera le régime.” — Carole André-Dessornes

 
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