Delphine Griveaud : « La justice restaurative est une solution du moment à une institution judiciaire en crise »

La justice restaurative est souvent présentée comme une voie nouvelle pour humaniser la justice pénale et mieux répondre aux attentes des victimes. Mais que change-t-elle réellement au fonctionnement de l’institution judiciaire ?

Dans Réparer la justice. Enquête sur les pratiques restauratives en France (Éditions La Découverte, 2025), la sociologue Delphine Griveaud analyse la manière dont ces pratiques, nées en marge du système pénal, ont été progressivement intégrées par celui-ci. À partir de son enquête de terrain, elle montre qu’elles peuvent produire des effets importants pour les individus tout en restant limitées dans leur capacité à transformer l’institution elle-même.

Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 9 octobre 2025, elle revient sur les promesses et les ambiguïtés de la justice restaurative, sur la quête de reconnaissance des victimes et sur les formes de justice qui pourraient émerger au-delà du cadre pénal.

La sociologue Delphine Griveaud. Dans Réparer la justice, elle montre comment la justice restaurative peut offrir des effets positifs pour les individus tout en restant limitée dans sa capacité à transformer l’institution judiciaire elle-même. (Camille Riou)

 

La justice restaurative est une solution du moment à une institution judiciaire en crise. En quoi cette intégration, loin de la subvertir, risque-t-elle de consolider le système pénal qu’elle prétend réparer ?

Oui, c’est une solution du moment. La première chose à dire, c’est que ce n’est pas propre à la justice restaurative : l’institution judiciaire a une force d’attraction très puissante, et tout ce qui entre dans son orbite se trouve transformé par ses logiques internes, anciennes et très structurantes.

C’est un peu ce qui s’est passé ici, et c’est ce qui m’a intéressée au départ : voir une forme de justice qui s’était construite contre la justice pénale être finalement intégrée à celle-ci, et remodelée pour répondre à ses objectifs, même si elle les déplace légèrement, comme vous avez pu le constater.

Comment cela consolide-t-il l’institution judiciaire ? Assez simplement : la justice restaurative vient combler un vide, celui de la dimension émotionnelle du conflit, que la justice pénale ne parvient pas à traiter.

On entend d’ailleurs souvent, dans les discours de magistrats ou dans la presse, cette idée d’une justice standardisée, chronométrée, qui manque d’humanité. Une justice à bout de souffle, qui n’a plus le temps de s’occuper de ce qui est perçu comme secondaire ; la part émotionnelle, moins valorisée que le versant technique, plus prestigieux.

Ce pan délaissé est alors délégué à des associations parajudiciaires et à certains professionnels de justice, notamment les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation. On assiste ainsi à une « délégation au subalterne d’un problème considéré comme subalterne ».

Ce déplacement permet à l’institution judiciaire d’afficher une réponse sans se réformer en profondeur : elle continue à pressuriser ses agents, à suivre une logique managériale, tout en s’appuyant sur la motivation de fonctionnaires dévoués et d’associations engagées — sans jamais modifier le cœur du système.

  • Publié en septembre 2025, le rapport « Mettre fin au déni et à l’impunité face aux viols et aux agressions sexuelles » du Haut Conseil à l’égalité (HCE) dresse un constat sévère : malgré une libération de la parole depuis #MeToo, la justice française peine toujours à répondre aux violences sexuelles.

    Chaque année, environ 153 000 personnes majeures déclarent avoir été victimes de viol, dont 126 000 femmes. Pourtant, moins de 15 % des victimes portent plainte. Au terme de la procédure judiciaire, moins de 0,4 % des viols déclarés aboutissent à une condamnation, ce qui en fait proportionnellement le crime le moins puni.

    Le rapport souligne une succession d’obstacles pour les victimes : difficulté à être crues, accueil parfois défaillant lors du dépôt de plainte, enquêtes insuffisantes, classements sans suite massifs ou procédures judiciaires longues et éprouvantes. Les violences sexuelles sont majoritairement commises par des hommes sur des femmes et s’inscrivent dans un continuum de violences liées aux rapports de domination de genre.

    Parmi ses principales recommandations, le HCE appelle à mieux former les professionnel.les de justice et de santé, à renforcer les structures d’accompagnement des victimes, à améliorer l’accueil des plaintes et à lutter plus largement contre la culture du viol dans la société.

 
 

Dans Pour une autre justice : La voie restaurative (Éditions PUF, 2025), Antoine Garapon défend une justice « antisacrificielle », humanisante. Vous, vous montrez comment cette humanisation devient une sorte d’outil managérial. Peut-on encore croire à la portée émancipatrice de la justice restaurative ?

La justice restaurative, d’abord, recouvre plusieurs réalités.

Si l’on se réfère à la conception d’Antoine Garapon, elle renvoie souvent aux commissions de réparation au sein de l’Église, situées hors de l’institution judiciaire. Moi, j’ai travaillé sur des pratiques intégrées à cette institution, ce qui pose des enjeux un peu différents, même si l’esprit de départ reste proche.

Quant à sa portée émancipatrice, on peut bien sûr y croire. Sans cette croyance, il n’y aurait pas de mouvement, pas d’action. C’est elle qui anime et remobilise les professionnel.les investis dans ces démarches. Heureusement qu’ils y croient : c’est cette conviction qui rend ces pratiques possibles.

En revanche, répondre à la question « est-ce que ça marche ? » est plus complexe, car il faudrait d’abord s’accorder sur ce que signifie marcher. Telles qu’elles sont aujourd’hui intégrées dans l’institution judiciaire, les pratiques restauratives ont indéniablement des effets positifs et un potentiel émancipateur pour les individus.

Mais il me paraît plus difficile de croire à un changement substantiel de l’institution judiciaire elle-même, et plus encore, de la société.

Quand la justice ne suffit plus : la quête de reconnaissance des victimes

À travers le parcours de Pauline, vous montrez comment certaines victimes trouvent hors du procès une forme de reconnaissance. La justice restaurative peut-elle, dans ces cas-là, offrir une véritable réparation symbolique ?

Pauline est une femme que j’ai rencontrée au cours de l’enquête, dans le cadre d’un entretien de médiation restaurative. Elle était accompagnée par un binôme composé d’un bénévole d’une association locale d’aide aux victimes et d’une conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation.
Elle avait été agressée dans son enfance par son cousin et avait subi d’autres violences sexuelles par la suite, ce qui est malheureusement assez fréquent. Elle venait en médiation pour évoquer plus particulièrement ces agressions vécues jeune, commises par un membre du « deuxième cercle » familial.

Le processus, limité à trois entretiens, s’était déroulé sur plusieurs mois. On imagine souvent la justice restaurative comme une rencontre en face-à-face, chargée d’émotions ; en réalité, il s’agit le plus souvent d’une série d’entretiens préparatoires menés avec le binôme d’animateur.ices.
Dans le cas de Pauline, il s’agissait d’explorer ses attentes et de préparer, éventuellement, une rencontre avec l’agresseur si celui-ci l’acceptait, ce qui n’a finalement pas eu lieu.

En l’écoutant, on comprenait qu’elle ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait, mais qu’elle avait trouvé là un espace où déposer ce qu’elle avait vécu.
On percevait une profonde solitude, malgré la présence de proches : celle d’une agression sexuelle subie enfant, longtemps refoulée, dont le souvenir était remonté bien plus tard, au moment où elle suivait des études de psychologie à l’université.

Durant le confinement, elle avait hésité à porter plainte, mais cherchait avant tout une reconnaissance. Sa famille proche la croyait, mais pas le reste du cercle familial. L’institution judiciaire, quant à elle, avait classé l’affaire sans suite, sans même lui notifier la décision. À la gendarmerie, une policière lui avait conseillé de « bien réfléchir avant de porter plainte ».

Dans cet espace de médiation, elle avait trouvé une écoute inconditionnelle et la possibilité d’être reconnue par des personnes extérieures, qui incarnaient à ses yeux une forme de société, d’autant que l’une d’elles travaillait pour l’administration pénitentiaire, ce qui représentait une forme d’autorité publique.

Ce dispositif, étalé sur environ six mois, avait marqué pour elle une véritable mise en mouvement : une prise de confiance qui lui avait permis de réinterroger sa vie personnelle.
Elle avait compris qu’elle n’était pas écoutée dans son couple, avait demandé le divorce, s’était séparée et vivait désormais une relation qu’elle décrivait comme plus saine et apaisée. Elle attribuait d’ailleurs cette évolution à la médiation, à cette phase d’écoute et de préparation.

Ces entretiens lui avaient offert un espace d’accueil et de reconnaissance, presque thérapeutique, mais centré sur un fait qualifiable pénalement, conduit par des personnes représentant en partie l’institution.

C’était, au fond, un dispositif hybride, à mi-chemin entre thérapie et justice, qui, dans son cas, l’avait clairement fait avancer.

Delphine Griveaud y analyse les promesses et les ambiguïtés de la justice restaurative, entre reconnaissance des victimes et limites structurelles de l’institution judiciaire.

La majorité des demandes extrajudiciaires concernent des violences sexuelles. Ce déplacement de la parole des femmes vers des espaces parajudiciaires traduit-il, selon vous, une conquête d’autonomie ou le signe d’un désengagement de l’État ?

L’institution judiciaire est effectivement à bout de souffle, et plus encore lorsqu’il s’agit de violences sexuelles ; un constat largement partagé par les professionnel.les de justice eux-mêmes.
Le régime de la preuve n’est pas favorable à l’établissement des responsabilités : ces violences se déroulent dans l’intimité, c’est souvent « parole contre parole ».

À cela s’ajoute le temps nécessaire pour oser porter plainte, en raison du traumatisme, parfois de l’amnésie, et des représentations stéréotypées qui perdurent tout au long de la chaîne pénale.

L’exemple de Pauline en témoigne, mais il n’est pas isolé. Nous avons assisté à un vaste mouvement de prise de parole féministe : les victimes sont aujourd’hui plus conscientes de la difficulté de recourir à la justice pénale. Et pourtant, paradoxalement, elles sont de plus en plus nombreuses à le faire. Ce n’est pas une contradiction : la libération de la parole et le recours accru à la justice vont de pair.

C’est un mouvement complexe, mais positif, qui traduit une prise de conscience : reconnaître que ce qui a été vécu relève bien de violences sexuelles et que cela n’a rien de normal.

On observe ainsi un double mouvement : d’un côté, un recours croissant au système judiciaire ; de l’autre, une mise en lumière de son incapacité à répondre efficacement à ces situations. Face à ces limites, l’institution cherche à pallier ses propres failles : c’est elle qui subventionne et intègre la justice restaurative, largement financée par le ministère de la Justice.

Mais dans le même temps, se multiplient des pratiques extrajudiciaires, en dehors du giron institutionnel : les commissions de réparation dans l’Église, la justice transformatrice ou encore des associations comme La Valise, créée en 2024, et dédiée aux médiations extrajudiciaires en matière de violences sexuelles. Ce phénomène reflète, très directement, la lumière crue jetée sur les failles du système pénal dans le traitement des violences sexuelles.

Entre réparation, care et nouveaux dispositifs de justice

Dans ces dispositifs, comment les victimes se préparent-elles à une éventuelle rencontre avec la personne qui les a agressées ? Quelles sont, le plus souvent, leurs attentes ?

Cela dépend des dispositifs. La mécanique générale reste proche, mais il existe plusieurs formes : les médiations restauratives, les rencontres détenus-victimes et, plus marginalement, d’autres pratiques ou commissions.

Les attentes, elles, sont aussi variées que les parcours : chaque personne arrive avec son histoire, sa situation de vie, et cela influence inévitablement ce qu’elle en attend.

On peut néanmoins dégager quelques constantes. La première, c’est le besoin d’être accueillie, de sortir de l’isolement, d’être écoutée. Cela paraît simple, mais c’est rare, et cette écoute constitue souvent un premier soulagement.
Viennent ensuite les attentes vis-à-vis de l’auteur. Très fréquemment, les victimes expriment une volonté de comprendre : comprendre ce qui s’est passé, pourquoi cela leur est arrivé, ce qui se jouait dans l’esprit de l’agresseur. C’est une manière de remettre du sens, de rationaliser un événement qui paraît absurde et, par là, de reprendre un certain contrôle sur ce qui a été vécu.

Certaines cherchent aussi à dire, à nommer, à « tout lâcher » : exposer les conséquences de la violence, affirmer ce que cela a produit dans leur vie. Le cadre est sécurisé, mais il permet d’exprimer la colère, de la déposer.

D’autres entrent dans le dispositif par curiosité : curiosité pour l’expérience, pour les émotions qu’elle suscitera, pour la manière dont elles réagiront. C’est surtout le cas lors des rencontres détenus-victimes, où il s’agit de se confronter à un « autre » semblable à celui qui les a agressées. Cette épreuve devient souvent un moyen de se tester, d’en sortir renforcée, avec une forme d’estime retrouvée : « Je l’ai fait. »

Enfin, certaines s’engagent simplement dans une logique de « pourquoi pas ». Elles ont déjà essayé d’autres démarches (thérapies, voyages, travail sur soi) et perçoivent cette proposition comme une possibilité supplémentaire. Si elles ont confiance dans la personne qui anime le dispositif et se sentent en sécurité, elles se lancent.

L’entrée dans ces démarches repose d’ailleurs beaucoup sur la relation de confiance : la dimension relationnelle est au cœur de la décision de participer.

Le film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages (2023), a rencontré un large public et suscité de nombreux débats. A-t-il, selon vous, contribué à faire connaître la justice restaurative et à ouvrir les esprits à cette autre manière de rendre justice ?

Oui, clairement. J’en ai eu la preuve très concrète : mon téléphone n’a pas cessé de sonner pendant deux semaines, avec des amis ou des collègues me disant : « J’ai vu le film, j’ai enfin compris sur quoi tu travailles ! »
Et du côté des praticien.nes, à l’Institut français pour la justice restaurative, à l’ARCA ou dans d’autres associations, le constat a été unanime : il y a eu un véritable boom.

D’abord, un boom du bénévolat : beaucoup ont eu envie de s’engager. Ensuite, un afflux de demandes spontanées de médiations restauratives, ce qui était presque inédit. Habituellement, ces démarches sont proposées par un.e professionnel.le, un.e conseiller.ère pénitentiaire, une association. Là, des personnes ont directement sollicité une médiation, notamment dans des affaires de violences sexuelles extrajudiciaires. C’est très nouveau, et très révélateur.

Le film a donc suscité une véritable émulation dans le milieu. Les acteurs du terrain ont d’ailleurs pu la mesurer : le nombre de demandes a sensiblement augmenté dans les mois qui ont suivi.
Et puis, il faut rappeler l’ampleur du phénomène : environ 1,5 million de spectateurs en salle, puis autant lors de sa diffusion sur Canal+. Peut-être en partie les mêmes, mais cela reste considérable.

Oui, le film a clairement donné une visibilité inédite à la justice restaurative.

L'affiche du film Je verrai toujours vos visages

Le film de Jeanne Herry a largement contribué à faire connaître la justice restaurative au grand public, suscitant un afflux de demandes de médiation et de bénévolat, comme le souligne Delphine Griveaud.

La justice restaurative repose en grande partie sur le travail des médiatrices, bénévoles ou professionnelles, et que ces dispositifs relèvent d’une forme de care. Or, cette « justice de la bienveillance » est très largement portée par des femmes. Cela ne risque-t-il pas d’invisibiliser la dimension politique des violences de genre ?

Ce n’est pas tant le fait qu’il y ait beaucoup de femmes qui crée cette invisibilisation. Le phénomène vient d’ailleurs, mais je peux répondre sur les deux plans.

Effectivement, les encadrantes (animatrices, médiatrices, bénévoles) sont majoritairement des femmes, tout comme la majorité des personnes victimes qui entrent dans ces dispositifs. Cela s’explique aisément : les violences sexuelles représentent plus de la moitié, voire la majorité, des situations traitées en justice restaurative, et l’on sait qu’elles touchent d’abord les femmes.

Celles-ci ont été socialisées au care, au travail du soin, à l’empathie ; cela se retrouve dans la composition de ces dispositifs. La justice restaurative étant, en un sens, un travail de care, il est logique qu’elle soit largement investie par des femmes.

Par ailleurs, dans les rencontres, les femmes, qu’elles soient victimes ou intervenantes, endossent plus souvent un rôle d’écoute et de soutien, là où les hommes victimes s’y engagent moins. On observe ainsi des femmes victimes qui deviennent, à leur tour, des appuis pour des auteurs rencontrés dans le cadre de ces dispositifs.

Sur la question des rapports de pouvoir et de la dimension politique, il faut être lucide : hommes, femmes, encadrant.es ou participant.es, personne n’introduit véritablement cette lecture dans la pratique. Les dispositifs traitent de violences sexuelles, mais sans interroger leurs causes structurelles : les normes sociales, les rapports de genre, la domination masculine.

Ces rapports de pouvoir sont donc invisibilisés, mais comme dans la plupart des espaces de justice. Peu de lieux intègrent cette grille d’analyse.

J’évoque dans le livre le cas d’une médiatrice familiale qui constatait la même chose : la lecture genrée des conflits n’est presque jamais mobilisée. La sociologie du genre n’a pas encore pénétré ces pratiques, qu’il s’agisse de médiation, de justice restaurative ou de justice pénale. En creux, cela revient à valider une lecture dépolitisée des violences.

Au-delà de l’État : nouvelles formes de réparation et justice à venir

En 2014, la justice restaurative fait son entrée dans le Code de procédure pénale. Comment une justice née « contre » l’institution pénale s’y trouve-t-elle intégrée, voire absorbée ? Et comment devient-elle, pour reprendre vos mots, un outil de remobilisation, de motivation, voire de management pour les professionnel.les de justice ?

Oui. 2014, c’est la loi Taubira, qui inscrit la justice restaurative dans le Code de procédure pénale. Ce n’est pas anodin : elle acquiert ainsi une existence légale, et donc une véritable légitimité. Mais cette reconnaissance a un revers : elle s’accompagne d’une perte d’autonomie. C’est toujours la contrepartie de l’institutionnalisation.

Il ne faut pas croire qu’un jour quelqu’un, au ministère de la Justice, se soit levé en se disant : « Tiens, faisons de la justice restaurative un outil managérial. » Ce n’est pas ainsi que les choses se passent. C’est plutôt la conjonction d’un contexte général : celui des réformes de la fonction publique, du new public management, de la logique de projet appliquée à la justice. Dans cette perspective, tout ce qui peut servir de levier de remobilisation des personnels est bienvenu.

Les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) sont au cœur de ce dispositif. Souvent épuisés, désillusionnés, submergés par la charge administrative, ils trouvent dans la justice restaurative un projet porteur de sens, qui remet de la relation, de l’humain, de la compréhension dans leur travail.

On voit bien le lien entre le management par projet et la manière dont la justice restaurative a été promue : elle devient une politique publique du sens. Cela redonne de l’énergie, du souffle, sans pour autant remettre en cause la structure du système.

Enfin, la justice restaurative a aussi une fonction politique : c’est un instrument de communication pour le ministère. Elle donne l’image d’une institution qui se réforme, qui écoute, qui innove. C’est une manière de répondre à la crise de légitimité judiciaire, sans en modifier les fondements.

Les commissions de reconnaissance et de réparation, ou l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et réparation (INIRR), s’inspirent de la justice restaurative tout en se situant en dehors du champ judiciaire. Que nous disent-elles, selon vous, du rapport contemporain à la réparation et à la reconnaissance des victimes ?

Ces commissions sont passionnantes, mais elles constituent un objet très particulier. Ce sont des dispositifs créés par l’Église, dans un cadre ecclésial, qui reprennent néanmoins une grande partie des logiques restauratives.

D’abord, il faut reconnaître le geste : dans un paysage où beaucoup d’acteurs sont restés immobiles, l’Église, elle, a bougé. Elle a créé ces structures, mobilisé des moyens financiers et humains, et des personnes s’y sont investies. Cela mérite d’être souligné.

Ce qu’on observe, c’est une forme d’inversion du modèle pénal. Dans la justice pénale, l’auteur occupe le centre du dispositif, et il est souvent difficile d’établir sa culpabilité. Dans les commissions ecclésiales, c’est tout l’inverse : l’auteur est absent (mort, malade, âgé, ou introuvable) et la parole de la victime est accueillie comme vraie. On parle de « présomption de vraisemblance », en opposition à la présomption d’innocence.

Ces dispositifs s’adressent d’abord aux victimes ; ils visent à reconnaître, écouter, réparer symboliquement, parfois financièrement. Et cela produit des effets indéniablement positifs : certaines personnes disent avoir pu, enfin, tourner la page, renouer avec l’Église ou simplement respirer. Mais ces effets demeurent limités à une minorité : environ 1 % des victimes de violences sexuelles  recensées dans l’Église ont saisi ces commissions.

Certaines d’entre elles réclament aujourd’hui une reconnaissance par l’État. Pour elles, la reconnaissance par le diocèse, la congrégation ou la commission ne suffit pas : elles souhaitent que l’État dise, lui aussi, « oui, ce que vous avez vécu était une faute ». J’ai suivi le cas d’une personne ayant saisi la justice civile avec, dans son dossier, la lettre de reconnaissance de la congrégation à laquelle appartenait son agresseur ; elle espérait que ce document pèserait dans la décision judiciaire. L’affaire n’a pas abouti, mais elle illustre bien cette quête d’une reconnaissance publique, au sens fort.

Reste la question de qui juge, qui répare, qui valide. Ces commissions réunissent des juristes, des psychologues, des magistrats à la retraite. On y trouve un assemblage de compétences : institutionnelles, religieuses, psychologiques, juridiques. C’est un dispositif composite, à la croisée du soin, de l’écoute et de la justice. Mais il faut lui reconnaître cela : pour certaines victimes, c’est le seul espace où elles ont pu parler, et être reconnues. Et cela, il faut le prendre au sérieux.

Vous évoquez l’enquête sur les violences sexuelles dans l’Église comme un miroir tendu à la société, une manière de penser la réparation au-delà du religieux. Pouvez-vous revenir sur cette idée ?

Ce qui m’a frappée dans ces dispositifs, c’est le déplacement qu’ils opèrent : ils redéfinissent ce que l’on entend par « justice ». Ils montrent que la justice n’est pas seulement l’affaire de l’État, mais celle d’une pluralité d’acteurs : associations, institutions religieuses, collectifs citoyens, chercheurs. Et cela oblige à repenser la souveraineté : qui a le droit de dire le juste, le vrai, le réparable ? Ce n’est pas anodin.

En France, nous avons une conception très centralisée, très étatisée de la justice. Or ces expériences prouvent qu’il est possible de rendre justice autrement, non pas à la place, mais à côté. Et parfois, c’est à côté que les choses avancent.

Pour une sociologue, c’est passionnant : ces dispositifs disent beaucoup de la société française, de sa relation à la justice, à l’État, à la religion, à la faute, au pardon.

Affiche du film Ceci est mon corps

Dans Ceci est mon corps, le réalisateur Jérôme Clément‑Wilz raconte son combat judiciaire contre le prêtre qui l’a agressé durant son enfance. Un film qui met en lumière la solitude des victimes et le fonctionnement concret de la justice face aux violences sexuelles dans l’Église ; un cas rare où l’affaire parvient jusqu’au procès.

Après Je verrai toujours vos visages, un autre film s’est emparé récemment de la question des violences sexuelles dans l’Église : Ceci est mon corps (2024), de Jérôme Clément-Wilz [1]. À travers le procès d’un prêtre, il montre la complexité du rapport entre justice, foi et reconnaissance. Qu’est-ce que ce film vous a inspiré ?

C’est un film très fort, d’abord parce qu’il donne à voir une situation rarissime : celle d’un procès pour violences sexuelles commises par un prêtre sur un mineur. La plupart du temps, ces affaires sont prescrites, ou l’auteur est décédé, trop âgé ou trop malade pour être jugé. Pouvoir observer un procès de ce type jusqu’à son terme est donc exceptionnel.

Le film a cette qualité rare de s’installer dans la durée, au plus près de la machine judiciaire, sans pathos ni simplification. Il montre à la fois le fonctionnement de l’institution, les réactions des familles, de l’entourage, des membres de l’Église, y compris les alertes restées sans suite. Mais surtout, il met en lumière la solitude de la victime, y compris lorsque sa parole est reconnue : une solitude institutionnelle, en quelque sorte.

Et puis, il y a dans ce film quelque chose de profondément juste sur le pouvoir du récit. Pour le réalisateur, raconter, c’est déjà reprendre la main sur son histoire, se réapproprier son récit. C’est une démarche de reconstruction. Cette dimension performative du récit — raconter pour réparer — rejoint très directement ce que j’observe dans les dispositifs restauratifs. Ce film le montre admirablement.

Votre livre s’intitule Réparer la justice. Si l’on devait prolonger la réflexion, quelle justice imaginer après la restaurative ? Car on sent bien, à vous lire, que cette dernière ne répare pas tout — qu’elle agit parfois davantage comme un symptôme que comme un remède. Alors, que pourrait être, selon vous, « la justice d’après » ?

Je n’ai pas de grand plan de réforme à proposer, et peut-être faut-il plutôt avancer par tâtonnements : essayer, observer, ajuster.

Ce qui me paraît essentiel, c’est d’agir sur les causes structurelles : la socialisation, l’éducation, les normes de genre, les rapports à la domination et au pouvoir. Ces transformations ne relèvent pas seulement de la justice, mais de l’ensemble de la vie sociale : à l’école, dans les médias, la culture, la famille.

Il faut aussi renforcer la valeur sociale des espaces de parole et de reconnaissance. La justice pénale ne peut pas tout traiter ; il est donc nécessaire de permettre à d’autres formes de reconnaissance d’exister. Cela peut passer par des commissions, des cercles, des pratiques communautaires : beaucoup reste à inventer.

Mon prochain chantier de recherche portera d’ailleurs sur ce point précis : comment passer du changement individuel au changement social. On affirme souvent que si les individus changent, la société changera mais, en réalité, nous ne savons pas encore comment ce passage s’opère. C’est une sorte de trou noir scientifique. Ce que j’essaie de comprendre, c’est comment une transformation microscopique peut devenir un mouvement collectif, comment un récit individuel devient récit partagé, norme ou valeur commune.

Je n’ai donc pas de recette, mais je crois beaucoup à la circulation des expériences, à la mise en commun des récits, à la pluralité des formes de justice. C’est peut-être cela, « réparer la justice » : non pas la remettre d’aplomb, mais la faire respirer autrement.

  • [1] Le documentaire, Ceci est mon corps (2025), réalisé par Jérôme Clément‑Wilz, retrace six années de procédure judiciaire contre le prêtre pédocriminel dont le réalisateur a été victime durant son enfance. À travers ce récit intime, le film montre un cas rare : celui d’une affaire de violences sexuelles commises par un prêtre qui parvient jusqu’au procès.

    La caméra accompagne la reconstruction du réalisateur, de la prise de conscience des violences à la confrontation judiciaire avec son agresseur, tout en mettant en lumière les silences familiaux et institutionnels qui ont longtemps entouré ces faits.

 
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