Chloé Robichaud : « Le désir féminin est parfois simplement une manière de se reconnecter à soi »

Chloé Robichaud revisite un monument du cinéma québécois avec Deux femmes en or, adaptation contemporaine de la pièce de théâtre de Catherine Léger, elle-même inspirée du film culte de Claude Fournier sorti en 1970.

Présenté en première mondiale au Festival de Sundance, où il a reçu le Prix spécial du jury, le long métrage a rencontré un important succès au Québec avant sa sortie nationale en France le 4 mars 2026. Avec humour et mélancolie, le film observe deux femmes confrontées à l’ennui domestique et à la fatigue des promesses contemporaines du bonheur, tout en conservant, dans sa mise en scène, un discret parfum des années 1960 et 1970 en écho au film original.

Dans un entretien accordé à Enflammé.e.s le 6 mars 2026, la cinéaste revient sur cette comédie féministe qui interroge la solitude conjugale, la maternité et la possibilité de se réapproprier son désir.

Deux femmes en or affiche

De gauche à droite : Laurence Leboeuf interprète Violette et Karine Gonthier-Hyndman campe le rôle de Florence.

 

Votre film arrive plus de cinquante ans après Deux femmes en or de Claude Fournier. Selon vous, qu’est-ce qui n’a finalement pas tant changé dans la manière dont la société organise la vie des femmes ?

C’est une question immense, qui pourrait presque faire l’objet d’une thèse entière. Bien sûr, beaucoup de choses ont évolué depuis les années 1970. Dans le film original, les héroïnes étaient des femmes au foyer et la possibilité pour elles de mener une carrière restait marginale. Aujourd’hui, ce n’est plus la norme de rester à la maison.

En revanche, ce qui demeure très présent, c’est le poids des responsabilités qui repose sur les femmes. On attend d’elles qu’elles soient à la fois de bonnes mères, des amantes attentionnées, des partenaires irréprochables, des amies disponibles, et qu’en plus elles réussissent professionnellement. Cette accumulation d’attentes crée une pression immense. C’est quelque chose que j’avais envie de faire sentir dans le film.

 
 

En regardant votre film, on a parfois l’impression que les promesses du bonheur contemporain — la maison, le couple, la maternité — deviennent presque un décor oppressant. Était-ce votre intention ?

Oui, très clairement. Dès les premières scènes, la coopérative où vivent les personnages donne cette impression paradoxale : un lieu censé incarner le vivre-ensemble, mais qui ressemble presque à une jolie prison. Tout le monde observe tout le monde derrière ses fenêtres, chacun semble un peu enfermé dans sa propre vie.

Je voulais aussi évoquer la manière dont la maternité peut transformer radicalement le quotidien. Après une naissance, on passe énormément de temps à la maison. On est absorbé par le soin à l’enfant, par l’allaitement, par le corps qui change. Ce sont pourtant des réalités très présentes dans la vie des femmes, mais que le cinéma montre rarement. Il existe une forme de don de soi qui accompagne ces moments, et je trouvais important de ne pas l’édulcorer.

La solitude derrière les promesses du bonheur

La scène où l’on voit Violette tirer son lait dans son fauteuil est frappante. On voit rarement ce type de moment à l’écran.

C’est pourtant un geste extrêmement banal pour beaucoup de femmes qui viennent d’avoir un enfant. J’ai une amie qui a récemment accouché et qui me disait : « Je suis profondément heureuse d’avoir mon bébé, mais j’ai parfois l’impression de ne plus être qu’un corps qui produit du lait. » Cette phrase m’a marquée.

Je crois que beaucoup de femmes peuvent se reconnaître dans ce type de situation : des moments très ordinaires, mais qui disent quelque chose de la transformation de soi que représente la maternité.

Votre film parle aussi beaucoup de solitude alors même que les personnages vivent en couple et au sein d’une communauté.

Oui, et je crois que cette solitude dépasse largement la question du genre. Beaucoup de personnes se sentent seules aujourd’hui. Nous vivons dans une époque paradoxale : nous sommes constamment connectés par nos téléphones et les réseaux sociaux, mais les relations réelles peuvent se raréfier.

Dans le couple aussi, cette solitude peut surgir. Les vies sont devenues très chargées, chacun est pris dans ses obligations, et il arrive que l’on finisse par se perdre de vue.

Florence est sous antidépresseurs et Violette traverse un post-partum difficile. Était-ce important pour vous d’aborder la santé mentale des femmes sans passer par le registre tragique habituel ?

Oui, et c’est quelque chose qui était déjà très présent dans le scénario de Catherine Léger. Au-delà de la dimension comique du film, ce qui m’a touchée, c’est justement cette attention aux fragilités des personnages.

La santé mentale est devenue un sujet central dans nos sociétés. Au Québec, on en parle de plus en plus ouvertement. Le scénario a d’ailleurs été écrit pendant la pandémie, dans un moment où beaucoup de gens ont éprouvé un sentiment d’isolement très fort. Je pense que cette période a influencé l’écriture : cette impression de solitude et d’enfermement traverse le film.

Dans le film, Violette lit Luttes fécondes* de Catherine Dorion, un essai qui questionne les modèles amoureux traditionnels. Pourquoi montrer ces lectures dans son parcours ?

Ce livre évoque des réflexions autour du polyamour et de la liberté sexuelle. Il a suscité beaucoup de débats au Québec. Pour nous, il fonctionnait comme un clin d’œil à des discussions très contemporaines sur le couple et ses possibles évolutions.

Mais je ne voulais pas faire un film pamphlétaire qui proposerait un modèle à suivre. Le film pose des questions plutôt qu’il n’apporte des réponses. Il observe simplement des individus qui tentent de comprendre comment vivre aujourd’hui.

Le personnage de Florence est particulièrement charismatique…

C’est en grande partie grâce à l’actrice Karine Gonthier-Hyndman qui a une énergie très singulière : un côté un peu rock, parfois tapageur, mais aussi une grande sincérité. Elle est profondément attachante.

On a envie de la suivre, même lorsqu’elle entraîne les autres dans des situations imprévisibles.

Le désir comme tentative de réanimation

Le sexe n’apparaît pas comme une transgression spectaculaire mais presque comme une tentative de réanimation. Était-ce une manière de montrer que le désir peut devenir une forme de reconnexion à soi ?

Oui, exactement. Pour moi, il ne s’agit pas simplement d’une quête d’orgasme ou de performance sexuelle. Ce qui m’intéressait davantage, c’était cette idée de reconnexion à soi et à son corps.

C’est pour cette raison que j’ai ajouté la scène où Florence se regarde nue dans le miroir. Elle observe son corps, un corps qui a changé, qui a vécu. Pour moi, cette scène est presque plus intime que les scènes sexuelles. Elle parle du moment où l’on se demande : qui suis-je aujourd’hui ? Qu’est-ce que je désire vraiment ?

La nudité n’est jamais filmée pour provoquer le regard du spectateur. Comment avez-vous pensé cette manière de montrer les corps à l’écran ?

J’ai beaucoup réfléchi à la manière dont la caméra pouvait adopter le point de vue des personnages féminins. Pour moi, la nudité devait avant tout raconter quelque chose de leur expérience.

Par exemple, si l’on voit des seins dans le film, c’est souvent dans des situations inattendues, comme lorsque Violette tire son lait. J’aimais l’idée de détourner les attentes et de rappeler que les corps féminins ne sont pas seulement des objets de désir.

Votre film montre aussi des femmes qui cherchent différentes manières d’exister, sans savoir exactement laquelle leur convient. Cette hésitation vous semble-t-elle être une condition féminine contemporaine ?

Je crois que cette hésitation fait partie de la vie, et je la vis moi-même. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce film, je n’étais pas encore mère. Pendant sa fabrication, j’ai eu des enfants, et ma vie personnelle a beaucoup évolué. Certaines expériences ont d’ailleurs résonné avec celles des personnages.

Je n’ai pas de réponses définitives sur la manière de vivre en couple ou sur les modèles relationnels. Et je pense que c’est très bien ainsi. La vie consiste aussi à se redéfinir au fil du temps.

Aujourd’hui, beaucoup d’œuvres féministes abordent la violence ou les rapports de domination. Votre film parle plutôt de désir, d’ennui et de contradictions. Était-ce une manière de montrer un autre visage du féminisme ?

Oui, et c’est en grande partie la force de l’écriture de Catherine Léger. Elle aime explorer des zones plus ambiguës, parfois inconfortables.

Il existe par exemple une scène où Florence demande explicitement à être désirée par un homme qui hésite à la regarder. Ce sont des moments délicats, parce qu’ils bousculent certains discours contemporains. Mais j’aime ces instants où les personnages sont imparfaits, contradictoires. Personne n’a une position parfaitement cohérente sur ces questions.

Dans le générique de fin, la chanson Viens, un nouveau jour va se lever, interprétée par Lou-Adriane Cassidy, accompagne les dernières images. Pourquoi ce choix ?

Cette chanson était à l’origine interprétée par Pauline Julien, une chanteuse québécoise très importante dans notre histoire culturelle et profondément engagée sur le plan féministe. J’ai souvent écouté ses chansons et, en travaillant sur le film, je suis tombée sur celle-ci. Les paroles m’ont immédiatement semblé entrer en résonance avec ce que vivent les personnages.

Pour moi, la fin du film n’est pas un happy end. Les personnages ont fait des choix, mais leurs vies restent ouvertes, imparfaites. Florence se sépare de son mari : il y a de la peine, bien sûr, et il y aura une adaptation à cette nouvelle vie. De son côté, Violette choisit de rester avec Benoît. On ne sait pas encore si leur couple survivra aux tensions et aux infidélités qui l’ont traversé. Mais à ce moment précis, ils décident de continuer ensemble.

La chanson accompagne ce moment de passage. Les deux femmes ont traversé une période de questionnement et, désormais, elles se regardent avec plus de lucidité. Elles ne sont plus dans le déni.

Le fait que la chanson de Pauline Julien soit interprétée par Lou-Adriane Cassidy, qui est aujourd’hui une figure importante de la scène musicale québécoise, créait aussi un lien entre les générations. C’était, pour moi, une manière d’unir l’héritage féministe du passé et la voix d’aujourd’hui.

Si vous deviez résumer ce que ce film dit de notre époque, que diriez-vous ?

Peut-être qu’il raconte simplement des femmes qui essaient de se reconnecter à elles-mêmes. Dans un monde où les attentes sont nombreuses et parfois contradictoires, retrouver son désir, au sens large, peut déjà être une forme de liberté.

  • Les luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique est un essai de la québécoise Catherine Dorion, paru en 2017, dans lequel elle explore la manière dont le désir, qu’il soit intime ou collectif, est souvent contraint et encadré par les institutions sociales.

    Pour Dorion, les cadres traditionnels, comme le couple monogame ou les structures politiques classiques, tendent à canaliser et à étouffer l’élan originel du désir, qu’il s’agisse de liens amoureux ou d’élan politique.

    À travers une écriture vive et engagée, elle esquisse des pistes pour penser des formes de relations et d’engagements plus ouvertes, joyeuses et fécondes, dans lesquelles l’énergie du désir ne serait pas enfermée mais libérée pour inventer de nouvelles façons d’être ensemble.

 
Précédent
Précédent

Municipales 2026 : la parité gagne les petites communes, mais le pouvoir local reste masculin

Suivant
Suivant

Que sait-on vraiment des femmes préhistoriques ? Anne Augereau revient aux faits