Congé de naissance en France : que dirait Charlotte Perkins Gilman d’un État qui dévalue le soin ?
Depuis le 1er juillet 2026, le congé supplémentaire de naissance permet à chacun des parents de passer un ou deux mois supplémentaires auprès de l’enfant. Pour les personnes salariées, ce temps est protégé par un revenu de remplacement inférieur au revenu d’activité antérieur. Annoncé par le président de la République, Emmanuel Macron, en janvier 2024 dans un discours de « réarmement démographique », ce droit nouveau reste adossé à un imaginaire ancien.
Pour en prendre la mesure, Enflammé.e.s a choisi de confronter ce dispositif à Women and Economics, publié par Charlotte Perkins Gilman en 1898 — un livre qui affirmait déjà qu’on ne peut penser l’économie sans regarder la dépendance des femmes, le foyer et la maternité.
Guillaume Vallet, professeur de sciences économiques au Centre de recherche en économie de Grenoble (CREG), Université Grenoble Alpes, relit le congé supplémentaire de naissance à la lumière de cette critique : que dit un État qui, au nom de la natalité, protège le temps du soin tout en continuant à prendre le travail marchand pour étalon ? Cette confrontation oblige aussi à interroger les frontières de la pensée de Gilman, principalement adressée aux femmes blanches des classes moyennes.
Charlotte Perkins Gilman dans les années 1900 (Charles Fletcher Lummis)
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Créé par l'article 99 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 (loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025), précisé par cinq décrets du 30 mai 2026, le congé supplémentaire de naissance est ouvert depuis le 1er juillet 2026 à chacun des deux parents, pour les enfants nés ou adoptés à compter du 1er janvier 2026.
Durée : un ou deux mois, fractionnables en deux périodes d'un mois, à prendre en principe dans les neuf mois suivant la naissance ou l'arrivée de l'enfant.
Indemnisation par la Sécurité sociale : pour les personnes salariées, l'indemnité journalière est calculée selon les règles applicables au congé de maternité, puis affectée d'un coefficient de 0,7 le premier mois et de 0,6 le second. Le contrat de travail est suspendu ; la personne salariée bénéficie d'une protection contre le licenciement pendant le congé, sauf faute grave ou impossibilité de maintenir le contrat pour un motif étranger à la naissance ou à l'arrivée de l'enfant.
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Née à Hartford, dans le Connecticut, Charlotte Perkins Gilman est une autrice, conférencière et réformatrice sociale de l’ère progressiste américaine (1890-1920). Apparentée à la famille Beecher, elle compte parmi ses grand-tantes Harriet Beecher Stowe, l’autrice de La Case de l’oncle Tom. Sans être économiste de formation universitaire, elle publie en 1898 Women and Economics. Traduit dans plusieurs langues, l’ouvrage lui vaut une réputation internationale et défend l’indépendance économique des femmes ainsi qu’une réorganisation collective du travail domestique. Elle publie ensuite The Home en 1903 et l’utopie Herland en 1915.
Sa nouvelle The Yellow Wall-Paper (1892), inspirée de la dépression qu’elle connaît après la naissance de sa fille et de la « cure de repos » qui lui est prescrite, est aujourd’hui son texte le plus célèbre. De 1909 à 1916, elle écrit, édite et publie seule la revue mensuelle The Forerunner.
Ses positions racistes, nativistes et eugénistes font également partie de son œuvre. Elles sont examinées dans la suite de cet entretien.
Le congé supplémentaire de naissance ouvre un temps nouveau à chacun des parents. En tant qu’économiste, que voyez-vous derrière l’évidence apparente d’une mesure favorable aux familles ?
Cette mesure est ambivalente. Elle comporte d’abord un progrès réel. Depuis une trentaine d’années, les politiques familiales cherchent à impliquer davantage les deux parents dans les premiers temps de l’enfant. Le fait que ce congé soit ouvert au père ou à l’autre parent contribue à déplacer l’idée selon laquelle la mère serait automatiquement et exclusivement responsable du nouveau-né. Cette évolution n’est pas négligeable : elle peut aider à dénaturaliser une division des rôles longtemps présentée comme allant de soi.
Mais le dispositif demeure pris dans une lecture étroitement économique de la décision d’avoir un enfant. L’hypothèse est qu’un parent arbitre entre le revenu qu’il perd en interrompant son activité et le temps qu’il gagne pour rester au domicile. En compensant une partie de cette perte, la politique publique espère faciliter la naissance ou, au moins, rendre la décision moins coûteuse. Cet arbitrage existe, mais il ne résume ni le désir d’enfant ni la possibilité de se projeter comme parent.
Il faut aussi regarder l’environnement plus large : l’incertitude sociale, la difficulté à imaginer l’avenir, la qualité des relations au sein du couple. Les inégalités ne naissent pas le jour où l’on demande le congé. Elles sont déjà présentes dans les carrières, les revenus et la répartition quotidienne des tâches. Un droit formellement identique s’insère donc dans des situations qui ne le sont pas.
C’est en ce sens que je parle de « vieilles recettes ». Cela ne veut pas dire que le congé ne sert à rien : il ouvre une possibilité réelle et peut favoriser l’implication des deux parents. Mais il serait simplificateur de penser qu’une compensation financière et un temps supplémentaire au foyer pourraient, à eux seuls, répondre aux difficultés démographiques. Le désir d’enfant et la décision de devenir parent dépendent de processus beaucoup plus complexes.
Pour comprendre ce que ce congé de 2026 rend visible, que faut-il retenir de la rupture introduite par Women and Economics en 1898 ?
La nouveauté fondamentale est l’insistance sur l’indépendance économique des femmes. Gilman considère qu’elle est nécessaire à leur émancipation, mais aussi à l’amélioration du bien-être collectif. À son époque, beaucoup de femmes sont confinées au foyer ; celles qui accèdent à une activité rémunérée restent cantonnées à un nombre limité de secteurs. Pour elle, cette organisation entrave le développement des femmes et celui de la société tout entière.
C’est aussi l’époque où émerge la figure de la « nouvelle femme » : une femme libre de choisir et de se construire dans plusieurs sphères de son existence, donc économiquement indépendante. Gilman établit à ce sujet une hiérarchie qui peut surprendre aujourd’hui, au regard de l’histoire des revendications féministes : l’indépendance économique lui paraît première par rapport aux droits politiques. Obtenir le droit de vote ne suffirait pas, à ses yeux, tant que les femmes demeurent matériellement dépendantes.
Son geste s’adresse également aux économistes. La discipline parlait jusqu’à lors des classes sociales, de l’industrie et du commerce, mais elle laissait largement les femmes hors de son champ, alors même qu’elles se trouvaient au cœur du fonctionnement économique. Gilman formule donc une exigence pionnière : on ne peut pas faire de l’économie sans interroger la place des femmes et le travail accompli dans la sphère domestique.
Elle montre enfin que la dépendance économique ne s’arrête pas à la porte du foyer : elle pèse sur les relations intimes, les choix conjugaux et la valeur accordée au corps des femmes. L’intime n’est pas extérieur aux rapports économiques.
Sortir du foyer plutôt que rémunérer l’enfermement
Appliquons la grille de Gilman au dispositif de 2026 : un droit nouveau, ouvert aux deux parents, mais qui indemnise le temps du soin à un niveau inférieur au revenu d’activité. Que critiquerait-elle ?
Je pense qu’elle critiquerait ce type de mesure. L’ouverture du droit aux deux parents constitue un progrès. Mais elle peut laisser subsister l’idée implicite que, lors d’une naissance, le retour au foyer serait la réponse naturelle et que, pour une femme en particulier, devenir mère constituerait l’accomplissement unique de son identité. Le foyer est alors présenté comme le meilleur environnement possible pour l’éducation de l’enfant.
C’est l’inverse de ce que soutenait Gilman : pour elle, si devenir mère constitue bien un aspect central de l’identité des femmes, l’accès à l’extérieur était l’une des conditions de leur émancipation, mais aussi de l’épanouissement des enfants. Elle aurait donc pu voir dans ce type de dispositif une réponse ancienne et simplificatrice, parce qu’elle continue à placer la sphère domestique au centre de la prise en charge de l’enfant.
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Le droit ne verse pas un salaire en échange du soin : il remplace une partie du revenu professionnel interrompu, selon un coefficient de 0,7 le premier mois puis de 0,6 le second. Le travail marchand demeure ainsi l’étalon à partir duquel le temps parental est protégé. Le soin est reconnu, mais il reste pensé comme une suspension de l’activité économique principale, plutôt que comme l’une des conditions qui la rendent possible.
On range parfois Gilman du côté du salaire ménager. Or vous expliquez qu’elle refusait de rémunérer les femmes pour qu’elles demeurent au foyer. Que proposait-elle exactement ?
Sa cible prioritaire est la sphère domestique comme cadre d’enfermement ; elle y consacre d’ailleurs un ouvrage entier, The Home, en 1903. Ce qu’elle condamne, c’est que ce cadre limite les fonctions que les femmes peuvent exercer et les compétences qu’elles peuvent développer, dans une société où le revenu et l’identité se construisent de plus en plus à l’extérieur. Pour Gilman, la solution n’est donc pas de dire aux femmes : restez chez vous, nous trouverons une compensation pour ce que vous faites.
« La solution est de rendre possible la sortie du foyer, dans le but de mieux concilier vies « intérieure » et « extérieure ». »
Elle ne souhaite pas pour autant abolir le chez-soi. Le foyer demeure, pour elle, un lieu d’intimité, d’affection, d’amitié, de sexualité et de repos. Elle cherche à le reconfigurer : préserver sa dimension relationnelle, tout en retirant de son enceinte les activités productives et répétitives qui reposent alors sur les femmes. Le travail invisible accompli dans le foyer contribue au fonctionnement de l’économie, mais l’indépendance des femmes suppose qu’elles puissent construire leur revenu et leur identité au-delà de cet espace.
Son projet passe par des services organisés collectivement : des structures de garde des enfants — ce que nous appellerions aujourd’hui des crèches —, mais aussi des cuisines ou des cantines communes, capables de prendre en charge à l’échelle d’un immeuble ou d’un quartier ce qui est accompli séparément dans chaque logement. Cette organisation devait rendre ces services accessibles au plus grand nombre et libérer les femmes des tâches qui les isolent.
Gilman ne pense pas principalement à une multiplication d’entreprises privées, mais à des services publics, municipaux ou coopératifs. Son projet reste toutefois marqué par la confiance, caractéristique de son époque, dans la production à grande échelle et l’organisation industrielle. Cette tension doit être gardée à l’esprit lorsque l’on transpose ses propositions au présent.
Qui décide de la valeur du travail et du soin ?
Gilman observait que les femmes qui travaillent le plus dur sont souvent celles qui valent le moins économiquement. En 2026, ce paradoxe a-t-il disparu, ou s’est-il déplacé vers les métiers du soin et du service ?
Il n’a malheureusement pas disparu. Les femmes doivent encore composer avec l’idée d’une nature supposée première, difficile, voire impossible à effacer. Dès lors que l’on attribue certaines compétences à une nature féminine, il n’y aurait plus rien à reconnaître ni à rémunérer. On le voit aujourd’hui dans les services à la personne : l’attention aux autres, l’écoute ou le soin seraient déjà présents chez les femmes. Ces qualités ne seraient donc ni véritablement professionnelles, ni à acquérir par une formation, ni à faire reconnaître par une certification.
La croyance en une nature féminine est ainsi à la fois une source d’inégalités et un principe de segmentation du marché du travail : aux femmes les activités tournées vers les autres ; aux hommes, plus volontiers, les fonctions de commandement. Le problème n’est donc pas seulement que les métiers du soin sont largement féminisés. C’est que les compétences qu’ils mobilisent restent associées à des dispositions supposées naturelles, ce qui fragilise leur reconnaissance professionnelle et leur rémunération.
Tant que le soin est pensé comme une qualité féminine plutôt que comme une compétence acquise et socialement nécessaire, il demeure économiquement dévalué. Cette logique ne concerne pas seulement les professionnelles du secteur : elle contribue aussi à présenter comme allant de soi le travail de soin accompli gratuitement par les femmes dans les foyers.
Dans votre ouvrage Économie politique du genre (Éditions De Boeck Supérieur, 2020), vous décrivez le genre comme un système de domination qui organise la société à grande échelle. Qu’est-ce que cette lecture change lorsque l’on pense la valeur du soin ?
Je considère le genre comme un système macroéconomique qui organise la société selon une division binaire et la domination d’un groupe par l’autre. L’enjeu est de comprendre comment cette séparation s’est construite, comment elle se reproduit dans l’économie et comment elle peut être déconstruite. Il s’agit de montrer que d’autres sociétés sont possibles et que l’égalité permet des formes de vie collective plus harmonieuses et plus productives.
Cette question devient d’autant plus importante que nous vivons, selon moi, dans le « capitalisme des vulnérabilités ». Ce capitalisme, à l’œuvre depuis les années 1980, créent des crises systémiques qui se multiplient alors même que les idées néolibérales renvoient chacun à la recherche individuelle de ses propres protections. Nous n’avons pourtant jamais eu autant besoin de coopération et de réponses collectives.
Dans ce cadre, le soin n’est pas une activité secondaire ni une affaire naturellement féminine. Prendre soin des autres et assurer la continuité de la société est devenu central, économiquement et socialement. Ce n’est pas une question de femmes ou d’hommes : c’est une question d’humanité. Il faut donc revaloriser ces activités pour les dégenrer, y compris dans la construction de la masculinité. S’occuper d’un enfant, accomplir les tâches répétitives et invisibles et prendre soin des autres doivent pouvoir faire pleinement partie de l’identité masculine et de la manière d’habiter le quotidien.
“C’est une leçon pour le congé de naissance : dégenrer le droit ne signifie pas seulement autoriser les hommes à le prendre. Cela suppose que leur absence soit considérée comme normale, que les femmes ne soient pas présumées plus disponibles et que le soin cesse d’être traité comme une compétence sans coût, sans formation et sans valeur professionnelle.” — Guillaume Vallet
Le congé indemnise une interruption d’emploi, tandis que le travail quotidien accompli dans le foyer reste absent du PIB. Pourquoi une même activité compte-t-elle lorsqu’elle est marchande et disparaît-elle lorsqu’elle est gratuite ?
Les économistes ont depuis longtemps conscience de ce paradoxe. On peut citer le démographe Alfred Sauvy, qui disait en appliquant l’expression à lui-même: quand un homme épouse sa femme de ménage, il fait baisser le PIB. La même tâche est enregistrée lorsqu’elle est achetée sur un marché et devient invisible lorsqu’elle est accomplie gratuitement dans le foyer. Le PIB n’est pas un miroir de toute la richesse sociale ; il repose sur une frontière conventionnelle.
On invoque souvent une difficulté de mesure : il serait complexe d’observer précisément le temps et les tâches réalisés à domicile. Cette difficulté existe, mais elle ne suffit pas à justifier l’exclusion de ces activités. Nous disposons d’enquêtes sur les emplois du temps et de données qui permettraient au moins de les rendre visibles. Le choix de les laisser à l’écart est donc aussi un choix de représentation.
Le point principal est l’extension de la sphère marchande. À mesure que le marché devient la référence dominante de la valeur, ce qui demeure hors marché est déconsidéré. Cette extension de la sphère marchande et de sa légitimité est d’ailleurs une des caractéristiques du « capitalisme des vulnérabilités ». Les activités accomplies gratuitement dans les foyers deviennent ainsi invisibles, alors même qu’elles sont indispensables au fonctionnement de l’économie et de la société.
Gilman elle-même rencontre ici une limite. Elle ne défend pas un marché dérégulé : elle pense à des services régulés ou collectivisés. Mais elle partage l’idée que l’externalisation des activités domestiques apportera la solution. Cette intuition est émancipatrice lorsqu’elle combat l’isolement des femmes dans le foyer. Elle devient néanmoins insuffisante si elle empêche d’analyser les conditions de travail créées par cette externalisation — et ce qui continue, malgré tout, d’être accompli gratuitement dans les foyers.
Le « nous » de Gilman et ses frontières raciales
Ce congé de 2026 se présente comme un droit pour tous les parents. Dans Women and Economics, Gilman parle elle aussi au nom des femmes en général. Or, la femme dont elle réclame l’indépendance est principalement blanche et issue des classes moyennes. Qui disparaît de son raisonnement ?
Les femmes afro-américaines sont les grandes absentes de son sujet politique. Elles subissent pourtant conjointement la domination sexiste et l’ordre racial de la société américaine. Gilman parle des Afro-Américains, mais très peu de l’expérience spécifique des femmes noires et de la manière dont ces deux rapports de domination se combinent.
Lorsqu’elle évoque la population noire, elle l’inscrit dans une hiérarchie évolutionniste. Elle condamne l’esclavage, mais considère qu’il aurait retardé les Afro-Américains sur la voie du progrès et qu’ils ne seraient pas encore en mesure de rejoindre la population blanche. Cette conception l’amène à ne pas rejeter entièrement la ségrégation — les lois Jim Crow s’installent alors dans le Sud —, qu’elle peut présenter comme une étape ou une forme de protection transitoire.
Cette hiérarchie concerne aussi les populations immigrées, que Gilman juge parfois difficilement assimilables. Elle est proche de son ami sociologue Edward Alsworth Ross et de l’idée de « race suicide », selon laquelle la population blanche serait menacée par la natalité des groupes immigrés et par sa propre difficulté à assurer son renouvellement. Dans cette logique, il ne s’agit pas seulement d’accroître la natalité, mais de favoriser la reproduction d’une population considérée comme plus apte à porter l’avenir de la nation (c’est aussi une affaire de « qualité », c’est-à-dire d’éducation des enfants). Les populations immigrées ne sont donc pas absentes de sa réflexion : elles y apparaissent comme une menace pour l’unité nationale.
Sans confondre des contextes historiques très différents, cette dimension invite à interroger les représentations de la population qui accompagnent les discours sur la natalité.
Son « nous » est ainsi beaucoup plus étroit qu’il ne le paraît. L’émancipation économique qu’elle défend s’adresse d’abord aux femmes blanches des classes moyennes. Une lecture contemporaine doit donc compléter sa question — comment libérer les femmes de la dépendance domestique ? — par une autre : quelles femmes sont admises à représenter la féminité et le progrès, et lesquelles sont maintenues hors de ce sujet politique ?
Peut-on mobiliser la critique économique de Gilman pour lire une politique de 2026 sans traiter ses positions racistes comme un élément extérieur à sa pensée ?
Si l’on emploie les catégories d’aujourd’hui, il s’agit clairement de positions racistes. Le contexte historique rend leur analyse complexe, mais ce constat ne doit pas être esquivé.
Comprendre n’est pas justifier. Women and Economics paraît une trentaine d’années après la guerre de Sécession, au moment où les États-Unis cherchent à consolider leur unité nationale dans un contexte de ségrégation et d’immigration massive, couplé à l’industrialisation et à l’urbanisation rapides du pays. Une partie de la pensée progressiste associe alors le progrès social à la constitution d’une nation homogène et hiérarchise les populations selon leur aptitude supposée à y participer. Gilman s’inscrit dans ce cadre : son projet d’émancipation des femmes coexiste avec une conception racialisée de la nation et du progrès.
Sa pensée économique et ses positions racistes ne sont donc ni complètement séparables, comme si elles appartenaient à deux personnes différentes, ni entièrement confondues, comme si chaque proposition sur l’indépendance économique découlait mécaniquement du racisme. Elles se rencontrent dans sa conception du progrès : elle veut émanciper les femmes, mais le sujet qu’elle juge apte à porter ce progrès demeure largement blanc, national et de classe moyenne.
Sa critique de la dépendance économique conserve sa force, mais elle ne peut pas être présentée comme neutre ni complète. Mobiliser Gilman aujourd’hui exige donc de regarder qui est inclus dans la société qu’elle imagine — et qui en demeure exclu.
Après cette confrontation, que reste-t-il de Gilman pour penser le congé supplémentaire de naissance et, plus largement, une politique du soin ?
Il reste l’idée que le soin est à la fois économique et irréductible à l’économie marchande. S’occuper d’un enfant ou d’une personne vulnérable construit une identité et des relations qui ne sont pas entièrement marchandisables. Mais cette valeur affective et relationnelle n’annule pas les inégalités économiques : pendant qu’une personne accomplit ces tâches, l’autre peut consacrer davantage de temps à sa carrière — et l’écart se creuse.
L’enjeu est donc de protéger matériellement celles et ceux qui prennent soin, sans réduire le soin à une marchandise. Cela implique aussi que les hommes accomplissent les tâches ingrates, répétitives et invisibles, et pas seulement les moments gratifiants de la relation avec l’enfant.
Il reste enfin la capacité de Gilman à imaginer une autre organisation matérielle du quotidien — des services collectifs, des structures de garde et une autre répartition des tâches — à condition de ne jamais présenter comme universel le sujet social et racial auquel elle s’adressait.
Le congé supplémentaire de naissance crée un droit nouveau, mais laisse intacte une vieille question : à quoi reconnaît-on la valeur d’une activité — au revenu qu’elle procure, aux droits qu’elle accumule ou à la vie qu’elle rend possible ? Le dispositif protège une interruption d’emploi, tout en continuant à prendre le travail marchand pour mesure première. Relire 2026 à travers 1898 oblige alors à poser trois questions : qui prend soin, de quelles ressources cette personne dispose-t-elle, et sur qui repose l’autonomie promise aux autres ?